Extrait des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, livre 3

 

(Le narateur décide de quitter un poste plein d’avenir chez le comte de Gouvon pour courir les routes avec un aventurier de son âge , le jeune

Bâcle)

 

Il fallait être fou pour sacrifier une pareille fortune à des projets d'ambition d'une

exécution lente, difficile, incertaine, et qui, les supposant réalisés un jour, ne

valaient pas dans tout leur éclat un quart d'heure de vrai plaisir et de liberté dans la

jeunesse.

Plein de cette sage fantaisie, je me conduisis si bien que je vins à bout de me faire

chasser, et en vérité ce ne fut pas sans peine. Un soir, comme je rentrais, le maître

d'hôtel me signifia mon congé de la part de Monsieur le comte. C'était précisément

ce que je demandais; car, sentant malgré moi l'extravagance de ma conduite, j'y

ajoutais, pour m'excuser, l'injustice et l'ingratitude, croyant mettre ainsi les gens

dans leur tort, et me justifier à moi-même un parti pris par nécessité. (...)

Le comte de Favria, tout jeune et tout étourdi qu'il était, me tint en cette occasion les

discours les plus sensés, et j'oserais presque dire les plus tendres, tant il m'exposa

d'une manière flatteuse et touchante les soins de son oncle et les intentions de son

grand-père. Enfin, après m'avoir mis vivement devant les yeux tout ce que je

sacrifiais pour courir à ma perte, il m'offrit de faire ma paix, exigeant pour toute

condition que je ne visse plus ce petit malheureux qui m'avait séduit.

Il était si clair qu'il ne disait pas tout cela de lui-même, que, malgré mon stupide

aveuglement, je sentis toute la bonté de mon vieux maître, et j'en fus touché: mais ce

cher voyage était trop empreint dans mon imagination pour que rien pût en balancer

le charme. J'étais tout à fait hors de sens: je me raffermis, je m'endurcis, je fis le fier,

et je répondis arrogamment que puisqu'on m'avait donné mon congé, je l'avais pris;

qu'il n'était plus temps de s'en dédire, et que, quoi qu'il pût m'arriver en ma vie,

j'étais bien résolu de ne jamais me faire chasser deux fois d'une maison. Alors ce

jeune homme, justement irrité, me donna les noms que je méritais, me mit hors de sa

chambre par les épaules, et me ferma la porte aux talons. Moi je sortis triomphant,

comme si je venais d'emporter la plus grande victoire; et, de peur d'avoir un second

combat à soutenir, j'eus l'indignité de partir sans aller remercier Monsieur l'abbé de

ses bontés.