Extrait de Topaze, acte IV, scène 2 . Marcel Pagnol

Topaze, très calme et très familier : Mon cher ami, je veux vous soumettre un petit calcul. Cette agence vous rapporté en six mois sept cent quatre-vingt-cinq mille francs de bénéfices nets. Or le bureau vous a coûté dix mille francs pour le bail, vingt mille pour l'ameublement, en tout trente mille. Comparez un instant ces deux nombres : sept cent quatre-vingt-cinq mille et trente mille.

Castel-Blénac : je ne vois pas l'intérêt de cette comparaison.

Topaze : Il est très grand . cette comparaison prouve que vous avez fait une excellente affaire, même si elle s'arrêtait aujourd'hui.

Castel-Blénac : Pourquoi s'arrêterait-elle?

Topaze, souriant : Parce que j'ai l'intention de garder ce bureau pour travailler à mon compte. Désormais, cette agence m'appartient, les bénéfices qu'elle produit sont à moi. S'il m'arrive encore de traiter des affaires avec vous, je veux bien vous abandonner une commission de six pour cent...C'est tout.

Castel-Blénac, à Suzy, avec effort : Je vous l'avais toujours dit. Notre ami Topaze est un humoriste.

Topaze : Tant mieux si vous trouvez cela drôle. Je n'osais pas l'espérer.

Susy : Monsieur topaze, parlez-vous sérieusement ?...

Topaze : Oui, madame . D'ailleurs en affaires je ne plaisante jamais.

Castel-Blénac : Vous vous croyez propriétaire de l'agence ?

Topaze : je le suis. L'agence porte mon nom, le bail est à mon nom, je suis légalement chez moi...

Castel-Blénac : Mais ce serait un simple vol...

Topaze : Adressez-vous aux tribunaux.

Susy, elle est partagée entre l'indignation, l'étonnement et l'admiration : Oh!...

Castel-Blénac, il éclate : J'ai vu bien des crapules, je n'en ai jamais vu d'aussi froidement cyniques.

Topaze : Allons, pas de flatterie, ça ne prend pas. [...]

Castel-Blénac, après un tout petit temps : Topaze, il y a certainement un malentendu.

Suzy : Vous êtes incapable de faire une chose pareille...

Topaze : Vous niez l'évidence.

Castel-Blénac : Allons, réfléchissez. Sans moi, vous seriez encore à la pension Muche...C'est moi qui vous ai tout appris.

Topaze : mais vous avez touché sept cent quatre-vingt-cinq mille francs. Jamais un élève ne m'a rapporté ça...

Castel-Blénac : Non, non, je ne veux pas le croire. Vous êtes un honnête homme. (Topaze rit.) Vous pour qui j'avais de l'estime...Et même de l'affection...Oui, de l'affection...Penser que vous me faites u coup pareil pour une sale question d'argent...J'en aurais trop de peine, et vous aussi...N'est-ce pas Suzy ? Dites-lui qu'il en aura de la peine...Qu'il le regrettera...(Elle regarde Castel-Blénac avec mépris. Dans un grand élan.) Tenez, je vous donne dix pour cent.

Topaze : Mais non, mais non...Voyez-vous, mon cher Régis, je vous ai vu à l'oeuvre et je me suis permis de vous juger. Vous n'êtes pas intéressant. Vous êtes un escroc, oui, je vous l'accorde, mais de petite race. Quinze balayeuses, trente plaques d'égout, six douzaines de crachoirs émaillés...Peuh...Le jeu n'en vaut pas la chandelle. Quant aux spéculations comme celles de la pissotière à roulettes, ça, mon cher, ce ne sont pas des affaires : c'est de la poésie toute pure. Non, vous n'êtes qu'un bricoleur, ne sortez pas de la politique.

Castel-Blénac : Eh bien , ça y est . C'est le coup du chimpanzé.

 

Cf. Castel-Blénac à Suzy (IV, 1) : " c'est exactement l'histoire du chimpanzé de ma mère; Quand elle l'a acheté, il était maigre, il puait la misère, mais je n'ai jamais vu un singe aussi affectueux. On lui a donné des noix de coco, on l'a gavé de bananes. Il est devenu fort comme un turc, il a cassé la gueule à la bonne. Il a fallu appeler les pompiers... "

 

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