Extrait de Ruy Blas (1838) Victor Hugo
Ruy Blas
Qui vous a dit de venir ici ?
La reine
Toi.
Ruy Blas
Moi ?--- Comment ?
La reine
J'ai reçu de vous...
Ruy Blas, haletant.
Parlez donc vite !
La reine
Une lettre.
Ruy Blas
De moi !
La reine
De votre main écrite.
Ruy Blas
Mais c'est à se briser le front contre le mur !
Mais je n'ai pas écrit, pardieu, j'en suis bien sûr !
La reine, tirant de sa poitrine un billet qu'elle lui présente.
Lisez donc.
(Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers la lampe et lit.)
Ruy Blas , lisant.
" Un danger terrible est sur ma tête.
" Ma reine seule peut conjurer la tempête...
(Il regarde avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin.)
La reine, continuant, et lui montrant du doigt la ligne qu'elle lit.
" En venant me trouver ce soir dans ma maison.
" Sinon, je suis perdu. "
Ruy Blas, d'une voix éteinte.
Oh ! quelle trahison !
Ce billet !
La reine, continuant de lire.
" Par la porte au bas de l'avenue,
" Vous entrerez la nuit sans être reconnue.
" Quelqu'un de dévoué vous ouvrira. "
Ruy Blas, à part.
J'avais
Oublié ce billet.
(A la reine d'une voix terrible.)
Allez-vous-en !
La reine
Je vais
M'en aller, don César. O mon Dieu !
que vous êtes
Méchant ! Qu'ai-je donc fait ?
Ruy Blas
O ciel ! ce que vous faites ?
Vous vous perdez !
La reine
Comment ?
Ruy Blas
Je ne puis l'expliquer.
Fuyez vite.
La reine
J'ai même, et pour ne rien manquer,
Eu le soin d'envoyer ce matin une duègne...
Ruy Blas
Dieu ! Mais ,à chaque instant, comme d'un coeur qui saigne,
Je sens que votre vie à flots coule et s'en va.
Partez !
La reine, comme frappée d'une idée subite.
Le dévouement que mon amour rêva
M'inspire. Vous touchez à quelque instant funeste.
Vous voulez m'écarter de vos dangers ! Je reste.
Ruy Blas
Ah voilà, par exemple, une idée ! O mon Dieu !
Rester à pareille heure et dans un pareil lieu !
La reine
La lettre est bien de vous. Ainsi...
Ruy Blas, levant les bras au ciel de désespoir.
Bonté divine !
La reine
Vous voulez m'éloigner
Ruy Blas, lui prenant les mains.
Comprenez !
La reine
Je devine
Dans le premier moment vous m'écrivez, et puis...
Ruy Blas
Je ne t'ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis !
Mais c'est toi, pauvre enfant qui te prend dans un piège !
Mais c'est vrai ! mais l'enfer de tous côtés t'assiège !
Pour te persuader je ne trouve donc rien ?
Ecoute, comprends donc, je t'aime, tu sais bien.
Pour sauver ton esprit de ce qu'il imagine,
Je voudrais arracher mon coeur de ma poitrine !
Oh ! je t'aime. va-t-en !