Extrait de L'épreuve (1740) Marivaux

 

Le valet Frontin a pris l'habit de son maître Lucidor pour connaître les sentiments d'Angélique que Lucidor doit épouser. Mais Lisette, la suivante d'Angélique croit reconnaître Frontin, qu'elle a connu autrefois.

 

Lisette : Monsieur, ne t'ai-je pas vu quelque part ?

Frontin : Comment donc ? Ne t'ai-je pas vu quelque part ? ce village-ci est bien familier.

Lisette, à part les premiers mots. Est-ce que je me tromperais ? Monsieur, excusez-moi ; mais n'avez-vous jamais été à Paris chez une madame Dorman, où j'étais ?

Frontin. Qu'est-ce que c'est que cette Madame Dorman ? Dans quel quartier ?

Lisette : Du côté de la place Maubert, chez un marchand de café, au second.

Frontin : Une place Maubert, une Madame Dorman, un second ! Non, mon enfant, je ne connais point cela, et je prends toujours mon café chez moi.

Lisette : Je ne dis plus mot, mais j'avoue que je vous ai pris pour Frontin, et il faut que je me fasse toute la violence du monde pour m'imaginer que ce n'est point lui.

Frontin : Frontin ! Mais c'est un nom de valet.

Lisette : Oui, Monsieur, et il m'a semblé que c'était toi... que c'était vous dis-je.

Frontin : Quoi ! Toujours des tu et des toi ! Vous me lassez à la fin.

Lisette : J'ai tort, mais tu lui ressembles si fort ! ... Eh! Monsieur, pardon. Je retombe toujours ; quoi ! tout de bon, ce n'est pas toi...je veux dire, ce n'est pas vous ?

Frontin, riant : Je crois que le plus court est d'en rire moi-même ; allez, ma fille, un homme moins raisonnable et de moindre étoffe se fâcherait ; mais je suis trop au-dessus de votre méprise, et vous me divertiriez beaucoup, n'était le désagrément qu'il y a d'avoir une physionomie commune avec ce coquin-là. La nature pouvait se passer de lui donner le double de la mienne, et c'est un affront qu'elle m'a fait, mais ce n'est pas de votre faute.

 

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