Extrait de Iphigénie, Acte II, scène 2 (vers 531-579), 1674 Jean Racine

 

Iphigénie

Seigneur, où courez-vous ?et quels empressements

Vous dérobent sitôt à nos embrassements ?

A qui dois-je imputer cette fuite soudaine ?

Mon respect a fait place aux transports de la Reine.

Un moment à mon tour ne puis-je vous arrêter ?

Et ma joie à vos yeux n'ose-t-elle éclater ?

Ne puis-je ... ?

Agamemnon

Hé bien ! ma fille, embrassez votre père,

Il vous aime toujours.

Iphigénie

Que cette amour m'est chère !

Quel plaisir de vous voir et de vous contempler

Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller !

Quels honneurs ! Quel pouvoir ! Déjà la Renommée

Par d'étonnants récits m'en avait informée ;

Mais que voyant de près ce spectacle charmant,

Je sens croître ma joie et mon étonnement !

Dieux ! avec quel amour la Grèce vous révère !

Quel bonheur de ma voir la fille d'un tel père !

Agamemnon

Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux.

Iphigénie

Quelle félicité peut manquer à vos voeux ?

A de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre?

J'ai cru n'avoir au ciel que des grâces à rendre.

Agamemnon (à part)

Grands Dieux ! à son malheur dois-je la préparer ?

Iphigénie

Vous vous cachez, Seigneur, et semblez soupirer ;

Tous vos regards sur moi ne tombent qu'avec peine

Avons-nous sans votre ordre abandonné Mycène ?

Agamemnon

Ma fille, je vous vois toujours des mêmes yeux.

Mais les temps sont changés, aussi bien que les

lieux.

D'un soin cruel ma joie est ici combattue.

Iphigénie

Hé ! mon père, oubliez votre rang à ma vue.

Je prévois la rigueur d'un long éloignement.

N'osez-vous sans rougir être père un moment ?

Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesse

A qui j'avais pour moi vanté votre tendresse.

Cent fois lui promettant mes soins, votre bonté,

J'ai fait gloire à ses yeux de ma félicité.

Que va-t-elle penser de votre indifférence ?

Ai-je flatté ses voeux d'une fausse espérance ?

N'éclaircissez-vous point ce front chargé d'ennuis?

Agamemnon

Ah, ma fille !

Iphigénie

Seigneur, poursuivez.

Agamemnon

Je ne puis.

Iphigénie

Périsse le Troyen auteur de nos alarmes !

Agamemnon

Sa perte à ses vainqueur coûtera bien des larmes.

Iphigénie

Les Dieux daignent surtout prendre soin de vos jours !

Agamemnon

Les Dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.

Iphigénie

Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice.

Agamemnon

Puissé-je auparavant fléchir leur injustice !

Iphigénie

L'offrira-t-on bientôt ?

Agamemnon

Plus tôt que je ne veux.

Iphigénie

Me sera-t-il permis de me joindre à vos voeux ?

Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille ?

Agamemnon

Hélas !

Iphigénie

Vous vous taisez ?

Agamemnon

Vous y serez, ma fille.

 

Adieu.

 

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