Pensées des morts

Harmonies poétiques et religieuses ( 1830)

 

Alphonse de Lamartine

 

Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon ;

Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon ;

Voilà l'errante hirondelle

Qui rase du bout de l'aile

L'eau dormante des marais ;

Voilà l'enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

le bois tombé des forêts.

 

L'onde n'a plus le murmure

Dont elle enchantait les bois ;

Sous des rameaux sans verdure

Les oiseaux n'ont plus de voix ;

Le soir est près de l'aurore ;

L'astre à peine vient d'éclore

Qu'il va terminer son tour ;

Il jette par intervalle

Une lueur, clarté pâle

Qu'on appelle encore un jour.

 

L'aube n'a plus de zéphire

sous ses nuages dorés ;

La pourpre du soir expire

Sous les flots décolorés ;

La mer solitaire et vide

N'est plus qu'un désert aride

Où l'oeil cherche en vain l'esquif ;

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N'a qu'un murmure plaintif.

 

La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon ;

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison ;

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d'amours

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !

 

 

 

 

 

C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

 

C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissés mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison ;

Et quand je dis en moi-même :

"  Où sont ceux que ton coeur aime ? "

Je regarde le gazon.

 

Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu'à l'indien rivage

Le ramier porte un message

Qu'il rapporte à nos climats ;

La voille passe et repasse ;

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.

 

Ah ! quand les vents de l'automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d'herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s'élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis :  "  N'es-tu pas leur voix ?  "

 

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