Extrait de La Métamorphose (1915) Franz Kafka (1883-1924)

 

 

 

 

Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux.

"  Que m' est-il arrivé ? " pensa-t-il. Ce n'était pourtant pas un rêve : sa chambre, sa vraie chambre d'homme, quoique un peu petite à vrai dire, se tenait bien sage entre ses quatre murs habituels. Au-dessus de la table où s'étalait sa collection d'échantillons de tissus -- Grégoire était voyageur de commerce -- on pouvait toujours voir la gravure qu'il avait découpée récemment dans un magazine et entourée d'un joli cadre doré. Cette image représentait une dame assise bien droit, avec une toque et un tour de cou en fourrure : elle offrait aux regards des amateurs un lourd manchon dans lequel son bras s'engouffrait jusqu'au coude.

Grégoire regarda par la fenêtre ; on entendait des gouttes de pluie sur le zinc ; ce temps brouillé le rendit tout mélancolique : "  si je me rendormais encore un peu pour oublier toute ces bêtises ", pensa-t-il, mais c'était absolument impossible : il avait l'habitude de dormir sur le côté droit et ne pouvait parvenir dans sa situation présente à adopter la position voulue. Il avait beau essayer de se jeter violemment sur le flanc, il revenait toujours sur le dos avec un petit mouvement de balançoire. Il essaya bien cent fois, en fermant les yeux pour ne pas voir les vibrations de ses jambes, et n'abandonna la partie qu'en ressentant au côté une sorte de douleur sourde qu'il n'avait jamais éprouvée.

" Quel métier, pensa-t-il, quel métier suis-je allé choisir ! Tous les jours en voyage ! Des ennuis pires que dans le commerce de mes parents ! et par-dessus le marché cette plaie des voyages : les changements de trains, les correspondances qu'on rate, les mauvais repas qu'il faut prendre n'importe quand ! à chaque instant des têtes nouvelles, des gens qu'on ne reverra jamais, avec lesquels il n'y a pas moyen d'être camarade ! Que le diable emporte la boîte. "

 

Retour