Extrait de Trois hommes dans un bateau (sans compter le chien) de Jérôme K.Jérôme

 

 

 

Nous fîmes halte pour déjeuner sous les saules, aux abords de Kempton Park. Il y a là un joli petit endroit, un agréable plateau de gazon qui longe le bord du fleuve, à l'ombre des saules. Nous en étions à peine au troisième service - pain et confiture - lorsqu'un citoyen en bras de chemise et bouffarde au bec s'approcha et nous déclara que nous n'avions pas l'air de savoir que nous étions sur une propriété privée. Nous lui répondîmes que nous n'avions pas encore examiné la chose d'assez près pour arriver sur ce point à une conclusion définitive, mais que, s'il nous donnait sa parole d'honneur que nous étions en effet sur une propriété privée, nous n'hésiterions pas plus longtemps à le croire.

Il nous donna l'assurance requise, et nous le remerciâmes, mais comme il ne s'en allait toujours pas et qu'il semblait mécontent, nous lui demandâmes si nous pouvions faire encore quelque chose pour lui. Harris, qui est à la bonne franquette, lui offrit une tartine de confiture.

Ce personnage devait appartenir, j'imagine, à une société où l'on jurait de s'abstenir de tartines de confiture ; car il la refusa d'un ton rogue, comme s'il était fâché d'avoir à subir cette tentation, et il ajouta qu'il se voyait dans l'obligation de nous expulser.

Harris lui répondit que si tel était son devoir, il lui fallait s'en acquitter, et il l'interrogea sur les moyens qu'il jugeait les meilleurs pour l'accomplir. Harris est ce qu'on peut appeler un type bien bâti et de belle taille, et il a l'air d'un rude costaud. Notre visiteur le mesura du regard et répondit qu'il allait consulter son maître, après quoi il reviendrait nous flanquer tous les deux à l'eau.

Naturellement , on ne le revit plus.

 

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