La copie d’Annabella
[une amorce
du thème]Aventurier-poète né en 1900,
Saint-Exupéry est le père du célèbre Petit Prince, un personnage né d’une
étoile. [présentation du texte] Terre
des hommes paru en 1939 reprend divers récits
autobiographiques inspirés de son expérience de pilote d’avant-garde et publiés
dans la presse. Dans le passage que nous étudions, le narrateur s’attarde sur
un plateau du Sahara, où il a atterri pour déposer un passager bédouin ;
là, dans cet univers désertique et céleste il découvre des météorites. [annonce
des axes d’étude] C’est un moment magique :
le narrateur ressent la joie d’être au monde aussi intensément que dans son
jeune âge et en même temps lui viennent les réflexions philosophique d’un vieux
sage au spectacle d’une terre qui pourrait être celle des origines. Notre étude
suivra les notations d’espace, un sable immaculé, puis celles du temps, celui
très reculé qui vit des pierres cosmiques tomber du ciel.
Pilote chez
Latécoère, Saint-Exupéry a pour mission d’ouvrir de nouvelles voies aériennes
comme celle entre Casablanca et Dakar. Il est donc tout naturel qu’il se peigne
d’abord comme un découvreur d’espace.
Ainsi, le
narrateur du passage étudié se définit comme le pionnier d’un territoire
inconnu. L’expression « j’étais le premier » revient deux fois. De
même, de nombreuses négations renforcent l’idée d’une découverte inédite :
« nul jamais n’avait souillé ; aucun Maure/aucun Européen, jamais,
n’avait exploré ».Deux images confirment la conquête d’un nouvel espace.
Celle du château fort dans la phrase « Aucun Maure n’eût pu se
lancer à l’assaut de ce château fort » : les contreforts du plateau
ressemblent aux remparts d’une forteresse. Seul le pilote a eu accès à cette
zone escarpée en venant par les airs ! De même, comme le sable ressemble à
un fond marin, il fait « ruisseler,
d’une main dans l’autre, comme un or
précieux, cette poussière de coquillages ». Ne dirait-on pas ici un
nouveau conquistador, un Colomb des temps modernes ? N’est – ce pas aussi
un nouveau monde plein de richesses qu’il découvre au cœur du Sahara ?
D’ailleurs,
le narrateur emploie le vocabulaire d’un explorateur. Les expressions suivantes
le prouvent : « exploration, au seuil d’une grande découverte, je
découvris, le cœur battant, j’arpentais ». Il s’agit bien de parcourir
l’espace. Et on retrouve les émotions face à l’inconnu. Il s’inscrit dans la
lignée des Charcot, des Paul-Emile Victor en associant le désert aux paysages du
grand Nord à travers l’expression « cette sorte de banquise
polaire ».
Ne
travaille-t-il pas comme un savant ? Comme un géologue il nomme la
matière. On trouve des notation extrêmement précises : « lave
pétrie ; caillou dur, noir, de la taille du poing, lourd comme du métal,
et coulé en forme de larme ; silex ; aérolithe ». Des indications de mesures ajoutent au caractère
scientifique de la démarche : « à quinze ou vingt mètres de
moi ; trois cents mètres d’épaisseur ; une pierre par hectares ;
pluviomètre ». Les verbes employés contribuent également à transformer le
narrateur en érudit rationnel : « je collectionnai ; vérifier
mon hypothèse ; je pensai ». Une intuition, une hypothèse, des
« preuves péremptoires », l’auteur observe la nature avec rigueur.
Seulement cette observation ne se fait pas
de l’extérieur. Le narrateur s’inclut dans le paysage ; Il est lui-même
« une semence apportée par le vent ». Il fait partie du décor car
l’exploration de l’espace va se muer en exploration du temps.
« Tout
naturellement », l’explorateur à l’origine d’une découverte , ici un sol
aride paradoxalement jonché de coquillages, venus de la mer et de météorites,
venues du ciel, va réfléchir à la question de l’origine, celle de l’univers et
la sienne propre.
On observe
d’abord un arrêt temporel. « Je m’attardai » dit le pilote, prêt pour
une parenthèse métaphysique au cours de sa mission. « Le silence »
propice à la méditation est présent. A l’approche d’un espace inchangé depuis
des générations et des générations le champ d’étude s’élargit à un temps qui
dépasse nos perceptions habituelles : « de toute éternité ». Le
thème de la pureté omniprésent dans les représentations mythologiques ou
religieuses des temps ancestraux apparaît comme de juste : « n’avait
souillé, infiniment vierge, surface blanche, immaculée, ciel pur ». On
quitte progressivement le paysage réel pour accéder à un paysage symbolique,
celui des temps primitifs.
Et il est
vrai que le texte opère un retour en arrière. L’expression « depuis des
centaines de milliers d’années » revient comme un refrain. Le narrateur
parle « d’un raccourci saisissant ». Il semble qu’un film se déroule
devant ses yeux. Lequel ? Il cite une « lente averse de feu ».
Nous sommes plongés dans l’époque des dinosaures. Nous assistons avec le
narrateur au temps de la formation du globe, quand les météorites tombaient du
ciel. Le film est au ralenti pour que l’on perçoive l’épaisseur du temps comme
on a vu précédemment les couches de coquillages déposés au fil des âges (« trois
cents mètres d’épaisseur »).
Enfin des
métaphores cosmiques cherchent à restituer le temps des origines. Ainsi,
l’espace est vu comme un être vivant qui digère : « les lentes
digestions du globe ».La métaphore se poursuit avec l’assimilation du sable
avec une nappe blanche. Le terme est repris trois fois. « Nappe tendue
immaculée ; une nappe tendue sous un pommier ; une nappe tendue
sous les étoiles «.Peut-être sommes-nous dans la forge de Vulcain, antre
sombre, « profondeurs souterraines » dont le « caillou
noir » est un résidu. Mais bientôt l’image prend une connotation
chrétienne pour associer le désert à l’éden. En effet, les météorites seraient
les « fruits » d’un « pommier céleste ». Leur
« chute » marquerait l’intrusion du divin dans ce cadre aride. La
scène se fait cène : la « nappe » appelle alors des souvenirs de
banquet autour du Christ. Ainsi, le pilote isolé et minuscule sur le vaste
plateau saharien se sent aussi perdu
qu’un caillou tombé du ciel. Il réfléchit à sa place dans l’univers en
modifiant les échelles « du haut de (son) pluviomètre à étoiles ». Le
plateau, l’étendue désertique sont ramenés à dimension humaine : un verre
gradué, une nappe. A l’inverse le narrateur accède au monde divin ; il
« voit » la genèse du monde.
Découverte
d’un territoire inexploré au XXème siècle ! Perception de la création du
monde ! Le désert en nous renvoyant notre petitesse favorise les
expériences métaphysiques. Ces quelques lignes, dont on sait que Saint-Exupéry
réécrivait sans relâche les multiples brouillons, sont également une forte
expérience poétique.
Le thème –la
voûte céleste- est déjà propice au lyrisme. On retrouve souvent des rythmes
connus comme ici un octosyllabe suivi d’un demi alexandrin : « Une
étoile luisait déjà (8) et je la contemplai. (6) ». Retenons pour finir ce
magnifique oxymore « diamant noir » pour qualifier sa découverte.
Elle fut précieuse, éloignée de toutes les contingences impures, fulgurante
comme une vision de l’au-delà. L’auteur tout à « sa joie peut-être puérile »
est déjà sur les pas du Petit Prince qui comme la météorite choira bientôt
d’une étoile.