TEXTE :

Extrait de Terre des hommes de Saint-Exupéry ; chapitre IV : L’avion et la planète.

Le narrateur a atterri sur un plateau dans le Sahara.

 

   Et cependant, avant de décoller pour chercher ailleurs un autre terrain, je m’attardai ici. J’éprouvais une joie peut-être puérile à marquer de mes pas un territoire que nul jamais encore, bête ou homme, n’avait souillé. Aucun Maure n’eût pu se lancer à l’assaut de ce château fort. Aucun Européen, jamais, n’avait exploré ce territoire. J’arpentais un sable infiniment vierge. J’étais le premier à faire ruisseler, d’une main dans l’autre, comme un or précieux, cette poussière de coquillages. Le premier à troubler ce silence. Sur cette sorte de banquise polaire qui, de toute éternité, n’avait pas formé un seul brin d’herbe, j’étais, comme une semence apportée par les vents, le premier témoignage de la vie.

   Une étoile luisait déjà et je la contemplai. Je songeai que cette surface blanche était restée aux astres seuls depuis des centaines de milliers d’années. Nappe tendue immaculée sous le ciel pur. Et je reçus un coup au cœur, ainsi qu’au seuil d’une grande découverte, quand je découvris sur cette nappe, à quinze ou vingt mètres de moi, un caillou noir.

   Je reposais sur trois cents mètres d’épaisseur de coquillages. L’assise énorme, tout entière, s’opposait, comme une preuve péremptoire, à la présence de toute pierre. Des silex dormaient peut-être dans les profondeurs souterraines, issus des lentes digestions du globe, mais quel miracle eût fait remonter l’un d’entre eux jusqu’à cette surface trop neuve ? Le cœur battant, je ramassai donc ma trouvaille : un caillou dur, noir, de la taille du poing, lourd comme du métal et coulé en forme de larme.

   Une nappe tendue sous un pommier ne peut recevoir que des pommes, une nappe tendue sous les étoiles ne peut recevoir que des poussières d’astres ; jamais aucun aérolithe n’avait montré avec une telle évidence son origine.

   Et, tout naturellement, en levant la tête, je pensai que, du haut de ce pommier céleste, devaient avoir chu d’autres fruits. Je les retrouverais au point même de leur chute, puisque, depuis des centaines de milliers d’années, rien n’avait pu les déranger. Puisqu’ils ne se confondraient point avec d’autres matériaux. Et, aussitôt, je m’en fus en exploration pour vérifier mon hypothèse.

   Elle se vérifia. Je collectionnai mes trouvailles à la cadence d’une pierre environ par hectare. Toujours cet aspect de lave pétrie. Toujours cette dureté de diamant noir. Et j’assistai ainsi, dans un raccourci saisissant, du haut de mon pluviomètre à étoiles, à cette lente averse de feu.

 

Exemples de commentaire méthodique : LA COPIE DE FLORIAN.
                                                             LA COPIE D’ ANNABELLA

 

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